Hier soir, je suis allée au cinéma voir Captain Fantastic. Alors, non, ce n’est pas un énième film de super héros mais un film d’auteur qui parle d’un père farfelu mais cohérent qui décide d’élever ses six enfants, loin du monde, dans la forêt, à l’abri des valeurs consuméristes et aliénatrices de nos sociétés occidentales. Ce film aborde principalement le thème de l’éducation et pose les questions suivantes :

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« Mais est-ce qu’ils sont normaux les gens » se demandent les enfants du film au contact des gens

Quels principes doit-on inculquer à nos enfants et comment les protéger de nos sociétés individualistes ?

Si au début, le père est quand même un peu dans l’extrême (les enfants font de la muscu tous les matins, escaladent des montagnes de ouf, ont tous des couteaux de chasse), il  s’en rend compte au cours du film et se calme un peu à la fin… Mais choisit de continuer à vivre un peu moins aventureusement et toujours sans école (Bon en fait, finalement ils iraient à l’école selon des commentaires. Mon téléphone a vibré à ce moment-là et j’étais un peu déconcentrée mais bon, la fin me semble un peu équivoque…). Evidemment la famille se trouve confrontée à un moment à la vraie vie, ça fait mal et c’est vrai que les enfants pleins de spontanéité, mal coiffés, habillés en Elmer, sont très attachants et ont l’air très heureux (bon, y en a un forcément qui se rebelle mais bon je ne vais pas tout raconter). Bref, je suis plutôt d’accord avec le discours, avec le constat que ça ne va pas mais plusieurs choses m’ont dérangées :

  Isoler sa famille du monde , c’est ne donner que SA vision du monde= formatage

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Mais qui formate les enfants alors?

J’entends souvent dire qu’aller à l’école, c’est apprendre à rentrer dans un moule. Bon, déjà je ne suis pas d’accord avec ça, j’y reviendrai plus tard, mais dans le film on voit souvent les enfants évoquer des théories marxistes ou trotskistes (pas trotskien ça fait trop Stalinien nous dit-on dans le film), parler des inégalités sociales et répéter des diatribes de leur père contre le système. Alors oui, les enfants sont très intelligents, le père leur demande de toujours justifier leurs réponses mais on offre ici aux enfants qu’une vision, qu’une lecture de la vie.  Alors je sais bien qu’en tant que parents, on décide forcément  à la place de nos enfants  (et c’est notre rôle de les guider) mais les extrêmes, cela m’a toujours gênée (tout comme ces vidéos d’enfants de  quelques années qui font des saltos arrières ou du skate comme des pros). Autrement dit, là aussi on peut dire que les enfants sont formatés, même ultra formatés car ils n’ont ici vraiment aucun contact avec l’extérieur. Sans confrontation avec  des personnes qui ne pensent pas pareil, c’est sûr  que les théories du père  ne peuvent être remises en cause.

Isoler sa famille du monde, c’est éviter de mettre ses principes à l’épreuve des autres 

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Et à fortiori dans le contexte du film, jamais les valeurs inculquées par le père ne sont mises en pratique. Comment comprendre et apprendre les valeurs d’inégalités sociales, aborder le communisme (une des petites de 8 ans est fan de Mao !), la précarité, l’injustice (la vraie, pas celle quand  le petit dernier conteste la taille part de gâteau de son aîné en sortant un double décimètre. Ce n’est pas dans le film ça c’est du vécu …) sans en faire l’expérience ?

C’est normal d’imposer des principes en tant que parent mais il me semble important que les enfants aient le moyen de se confronter, de vivre, de rencontrer des personnes qui ne pensent pas comme leurs parents et à ceux-ci d’accepter que plus tard, ils ne penseront pas forcément pareil. Et comment être sûr d’avoir raison à ce point en tant que parent,  comme le père dans le film? Qui parmi nous n’a pas souffert de rester englué des années après être sorti du cocon familial, dans le carcan des idées (nocives dans le pire des cas) véhiculées par ses géniteurs ? Car n’est-ce pas aussi en discutant avec ses enfants de leurs  expériences mêmes difficiles (des moqueries par exemple) ou justes différentes qu’on apprend aux enfants à prendre du recul, à réfléchir, à prendre de la distance  et finalement à gagner en liberté et à se faire ses propres opinions plus rapidement?

Un exemple personnel : ma fille de 8 ans se plaignait dans sa classe d’une petite fille qui volait toujours les affaires de ses camarades, mentait et était violente. Elle ne pouvait plus la supporter (et les enfants de la classe non plus) mais j’ai eu des discussions intéressantes et poussées avec elle. Cette petite fille était élevée par son père, analphabète et sa mère était déchue de ses droits parentaux. Elle volait probablement parce qu’elle n’avait vraiment pas grand-chose chez elle et le fait d’en discuter avec ma fille lui  a fait prendre conscience je pense des inégalités sociales.

 

Isoler sa famille du monde c’est prôner l’individualisme et une vision pessimiste de l’Homme

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John Holcroft et critique acide de la société

Et justement le destin de cette petite fille dont je parlais, est-il de rester dans ce milieu défavorisé ? De reproduire les mêmes inégalités avec ses enfants ? De ne pas sortir de son milieu, de ne pas s’élever ? Est-ce qu’elle est vouée elle aussi à se nourrir aux restaurant du cœur comme le fait son père ? Est-ce que, si chacun se renferme dans ses idéaux et choisit d’élever ses enfants à l’écart, sans communiquer avec les autres classes sociales, est-ce que cette gamine aura l’occasion de rencontrer des personnes qui l’aideront à s’élever, à progresser dans son cheminement personnel ? Car vivre comme cette famille, c’est refuser de se mélanger et penser que l’Homme ne peut pas changer. C’est oublier aussi il me semble de transmettre les valeurs de solidarité. Et n’est-ce pas aussi du coup, prôner l’individualisme, ce défaut que  l’on reproche à nos sociétés ? N’est-ce pas en se confrontant à l’autre différent que chacun évolue ? Et n’est-ce pas se sentir supérieur aux autres que de refuser de se mélanger à eux ? Qui ne connait pas un ami qui a changé sa façon de voir les choses au cours de sa vie, qui jeune adulte était punk tendance facho mais qui en discutant avec des enfants d’immigrés est devenu tolérant?

 

L’école dans tout ça : garante de la mixité, valeur essentielle

Les familles qui choisissent de déscolariser leurs enfants aimeront ce film et se trouveront confortées dans ce choix que je respecte par ailleurs. Car même si le père se rend compte qu’il fait vivre des situations dangereuses à ses enfants, il finit par se sédentariser, à l’écart des autres quand même, mais renonce à scolariser ses enfants. Le plus grand des enfants qui est fortement tenté d’aller à la fac, décide plutôt de voyager. Bon, pour résumer mon opinion, je comprends tout à fait que des parents qui voyagent (quoi de mieux !) ou des enfants qui souffrent vraiment à l’école décident de faire l’école à la maison. Mais j’ai du mal à comprendre (bien que je respecte encore une fois, c’est un choix légal qui est donné aux familles)  les autres motivations et voici mon opinion du moins au niveau primaire que je connais bien:

L’école impose un moule ?

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Le dessin qui m’exaspère et me décourage…

Pas d’accord, le premier moule imposé est celui des parents et heureusement (ou pas) ! Les enseignants, même en les fréquentant 6 heures par jour, ne changent pas fondamentalement les principes énoncés par les parents. C’est donner beaucoup de pouvoirs aux enseignants et être peu sûr de soi en tant que parent pour penser ça. Pour les enfants qui ont tout ce qu’il faut à la maison, si la maîtresse évoque des idées différentes des parents, voires originales ou choquantes (ça arrive), il questionnera ses derniers et cela sera le point de départ d’une réflexion intéressante. Pour les enfants de milieux défavorisés, à moins d’un enseignant psychopathe, il sera en contact avec les livres, ira au cinéma et fréquentera des enfants qu’il n’aurait pas côtoyé sinon. Comment éduquer à la différence en restant dans l’entre-soi?

 

 

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Ils ont trop le style, non? Ils lanceraient assurément une nouvelle mode dans les cours de récré!

Car imaginons que les enfants du film débarquent dans une école, avec leur habits bariolés, leurs citations marxistes et leur chevelure effrénées ? Et bien sûrement que cela susciterait des étonnements, des moqueries probablement au premier abord mais, ensuite, quel beau débat nous pourrions avoir ensuite en classe ! Car, nous avons besoin de ces enfants différents, qui ne jouent pas ou peu aux jeux vidéos, qui lisent, qui vont au théâtre, qui ne réfrènent pas leur énergie créatrice pour faire évoluer les enfants qui sont déjà à 7-8 ans pour certains dans le moule. En les faisant travailler par deux, ou en groupe, les enfants apprennent les uns des autres. Bref, l’école apporte la mixité, le mélange et la solidarité. Car les parents qui déscolarisent leurs enfants par idéal personnel n’empêchent pas la sociabilisation de leurs enfants comme cela leur est souvent reproché. Ils s’arrangent pour que leurs enfants se retrouvent régulièrement avec d’autres enfants qui ne vont pas à l’école. Mais là encore, y a-t-il mixité ? Les parents sont sur la même longueur d’ondes, ont en gros les mêmes principes et leurs enfants ont eu la chance de tomber dans une « bonne »famille, qui attache de l’importance à l’éducation des enfants.

Ce n’est pas le cas de tous les enfants, et pour ceux-là et pour l’enrichissement des classes, chaque milieu social peut apporter à l’autre. C’est parce qu’hélas, les parents n’acceptent la mixité que pour les enfants des autres que certains établissements sont ghettoïsés…

Seront-ils meilleurs ?

Une dernière critique porte sur la question que nous nous posons tous (en tout cas moi…). En quoi une éducation « différente » loin des télévisions et des tentations publicitaires vont faire de ces enfants des personnes meilleures? Certes, dans le film les enfants de la tribu sont beaucoup plus attachants que leurs cousins mais… comment se passera pour eux la confrontation aux autres, à ceux qui semblent -parfois-irrécupérables. Auront-ils la foi et la conviction pour tenter de les convaincre ou vont-ils plutôt faire comme leur père, vivre avec des gens qui ont les mêmes idéaux? Le film ne le dit pas,mais suggère cette citation du film « En quête de sens » de  Giacomo Casanova:

« L’homme qui veut s’instruire doit lire d’abord, puis voyager pour rectifier ce qu’il a appris. »

Pour conclure mon avis : s’isoler du monde avec ses enfants ? Une solution égoïste

Voilà, c’est mon opinion. S’isoler du monde c’est individualiste et ce n’est pas comme ça que les choses changeront. Et à voir les multiples associations citoyennes qui fleurissent partout, même en Vendée (le Bidule, le chaudron, les colibris) je ne suis pas la seule. C’est ensemble, en se réunissant, en confrontant nos idées, et en accueillant avec bienveillance les personnes qui veulent sortir de l’étreinte rassurante (parce que connue depuis toujours) de notre système que les choses évolueront.

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Créer des liens

Quant  à l’école, les initiatives d’écoles alternatives qui fleurissent sont une bonne chose, à condition qu’un lien se crée, qu’une porte reste ouverte vers l’école publique et qu’elles restent une sorte de laboratoire. Car les conditions n’y sont pas réelles : les enfants viennent de milieux favorisés -financièrement ou culturellement- et que ce sont les enfants défavorisés qui ont le plus besoin des  nouveautés pédagogiques.

Pour moi, l’école publique est la seule garante de la mixité sociale, religieuse et culturelle. Il est nécessaire il me semble, de continuer à se battre pour elle et elle a besoin de tous les enfants (même ceux qui ont des cheveux longs, des cartables faits maisons et des vêtements bariolés) et du soutien de tous leurs parents pour y parvenir !

Alors courez voir ce film, ne serait-ce pour la belle reprise de Sweet child O’ mine de mon vénéré groupe et dites-moi ce que vous en pensez!

Bégonia

 

 

Et si cet article vous a plu, vous pouvez lire celui-ci, un peu sur le même thème: respecte-t-on nos enfants?